
Faire l'expérience par hasard.
(D'après l'attente du 28/10/13)
Je devais prendre un train très tôt ce matin là afin de rentrer dans ma ville étudiante endurer mes trois heures de philosophie hebdomadaires.
C'était sans compter sur mon inconscient qui se plut à détourner mon quotidien.
J'ai fait l'expérience que lorsque je m'imagine un futur proche avec discernement, il ne se passe jamais comme prévu. Sans doute avais-je ainsi trop prémédité la veille mon levé à l'aube, le bruit de la valise sur les pavés et mes yeux fatigués peiner sous les néons de la salle 210.
Au lieu de ça, je me trompai de billet et inversai ma destination. Jusqu'ici, un billet de train pour se rendre quelque part où je suis déjà ne m'a jamais grandement servi. Mais ce jour là, il me profita.
J'échangeais mon billet pour la bonne destination et gagnai le privilège d'attendre une heure trente à la gare. Agacée, je décidai de prendre un petit déjeuner pour écouler le temps. Nous nous assîmes moi et mon expresso non loin du piano-en-gare, douce initiative qui invite les passants à nous faire profiter de leur talent.
Toujours un peu en colère contre moi pour mon erreur, je commençai à m'y faire; l'odeur du café me rappelait des souvenirs estivaux et l'air musical me berçait.
Je fus interrompu par dans ma rêverie par un employé SNCF, j'acceptai de répondre au sondage, après tout j'avais le temps.
"Tout à fait satisfaite"
Je réfléchis au fait qu'une simple erreur de mots sur un bout de papier pouvait changer beaucoup de choses. Je ne profiterais pas d'un certain savoir philosophique, j'aurais sans doute en tête cet air de Chopin pour la journée, je ferais monter la satisfaction d'un panel de X consommateurs SNCF.
À cause d'un minuscule détail, Metz-Strasbourg au lieu de Strasbourg-Metz.
L'effet papillon comme on dit.
Sauf que là, je soupçonnai mon inconscient d'avoir prémédité le coup.
L'employé du sondage me quitta en face de la librairie et je remarquai dans la vitrine un livre qui m'interpella: "Éloge de la lenteur".
Sans doute est-ce le fait que je jouissais pleinement de mon temps libre imprévu et de la lenteur de mon lundi matin, habituellement hyper-actif qui me poussa à entrer dans la boutique.
Je flânai en cherchant le dit-titre, il ne semblait pas être en rayon; mais je tombai sur un ouvrage de Roger-Pol-Droit. J'avais déjà lu "101 Expériences de Philosophie Quotidiennes" mais "Petites Expériences de Philosophie Entre Amis" sous-titré, "Casser les codes du quotidien" me parut encore mieux. Je mis mes désastreuses finances entre parenthèses et l'achetai. La préface défendait qu'il ne sert à rien de lire de pointus ouvrages de philosophie et une quantité d'essais si on ne fait l'expérience de rien. Cela me fit sourire car ma situation présente me faisait louper mon cours de philosophie pour profiter d'un temps particulier, temps arrêté en hall de gare.
Autre coïncidence étrange, il se trouvait en ce moment précis un énorme paradoxe dans mon travail: je réfléchissais sur l'importance de la place de l'expérience dans la création artistique sans arriver à ne faire l'expérience de rien.
Il était temps de prendre mon train et tout me parus évident. Mon retard, mon envie de prendre le temps, les changements minuscules qui bouleversent le quotidien.
Est-ce pour cela que les artistes sont souvent en retard? Parce-qu'au lieu d'utiliser les portes habituelles, ils empruntent les portes tambours?
Et là se produisit ce sentiment aussi rare qu'inexplicable que le ressenti du bonheur. Une idée de la parfaite corrélation des événements présents, la certitude inexorable de vouloir devenir artiste pour livrer aux autres les possibilités qui s'offrent à eux dans un monde aussi imprévisible.
Un sourire se força un passage entre mes lèvres et dut me faire faire une étrange grimace.
Je montai dans le train et m'assis à une place où quelqu'un avait laissé une seule page d'un quotidien régional alsacien.
"Les vols dans les cimetières"
Étrange coïncidence, puisque je venais de récupérer la veille, de vieilles fleurs en plastique dans le fumier du cimetière de mon petit village. Je pense que les employés de la commune ne savent pas que les fleurs en plastique ne pourrissent pas comme les fleurs organiques. Elles fanent à leur manière, on se teintant de gris mais en gardant tous les pétales.
Quoi qu'il en soit, ces coïncidences me faisaient réfléchir. Que ce serait-il passé si j'étais arrivée à l'heure en cours?
Dans le train, l'homme en face de moi me souriait depuis le départ, devais-je croire que c'était l'homme de ma vie? Ou bien peut-être ce dernier se trouvait-il dans le train que j'aurais dû prendre?
J'entamai la lecture de Roger-Pol-Droit et pris la décision de réaliser ses expériences pour de vrai, à la manière d'un artiste.
Avant de sortir du wagon, l'homme au sourire m'adresse la parole.
"Vous me direz si le livre vous a plu"
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