"Le soleil brille comme une casserole nuages boire un verre"

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Cetinje, acte 1.

Cetinje est entourée de Montagnes. Petite ville enfermée par des rochers blancs, grisés par le temps. L'on pourrait croire qu'il est impossible d'en sortir, que les limites du monde s'arrêtent à celles de ces contours montagneux.
Ainsi, cela nous ne surprend guère lorsqu'on se penche sur ce qu'il s'y passe, de se croire sur le terrain d'une intrigue théâtrale.

La ville se dessine entre deux grandes rues parallèles, l'une piétonne et l'autre routière qui dessinent un quadrillage autours de différents lieux majeurs.

En fonction du rôle que vous incarnez, ces lieux divergent.
En tant qu'étudiante, la banque du Monténégro se teintera par exemple d'invisibilité tandis que l'académie d'art et la résidence étudiante seront mes décors les plus fréquents.

L'Académie d'art, beau bâtiment blanc accroché à une minuscule église. Précieux lustres mais giclées de peintures partout. Rituels modélisés, presses tournoyantes et petits ateliers de fourmis. Un balconnet à moulures surplombe la scène, et l'on y aperçoit parfois, fumant à côté du drapeau monténégrin, Milena la directrice qui discute avec un invité important.

Le DOM, grand bâtiment qui héberge les étudiants en art, théâtre et musique de la ville. Véritable mise en abime, la résidence étudiante de la ville est un petit théâtre dans le théâtre. Les jeunes s'y réunissent, le plus souvent le soir dans la célèbre chambre 215 ou bien lorsque le soleil fait son apparition sur l'un des deux bancs de bois; pour discuter des dernières nouvelles, s'apprendre ou s'engueuler, toutes comédies et tragédies confondues.  Il est très rare qu'un des personnes y joue seul, c'est une concentration aigüe d'histoires complexes et partagées. S'étonne t-on alors de voir une forte concentration de caméras de surveillance tout autour du bâtiment? Reste à savoir qui regarde les films capturés… sans doute celle que tout le monde appelle Cruella, qui joue à merveille son rôle de gardienne stricte et mesquine.

L'Académie de Russie, précieux bâtiments des artistes jusqu'à l'année dernière, ce dernier a entièrement brûlé et ne laisse qu'un fantôme imposant de couleur rose aux fenêtres carbonisées. À l'arrière, quelques sculpteurs s'affairent encore à travailler, peut-être essayent-ils de réparer le décors déchu ?
À l'entrée, on aperçoit à peine la petite cabane de l'homme qui vente les mérites de la peinture à l'huile qu'il importe d'Italie. Si tu t'attardes au rayon papier, tu découvriras bien vite qu'il présente des teintes de blanc différentes en fonction du moment de la journée où tu viendra lui en acheter.

Le Palais du Gouverneur est un bâtiment d'un bleu si pastel qu'il est tout sauf naturel. Gardés par deux gardes en costume rouge, il a tout l'air d'un décors en carton plâtre. Sauf que j'y ai surpris un jour, l'un des deux soldats en train de ce gratter l'entre-jambe.

La poste est au centre du centre, vieux bâtiment gardé par deux vieilles boîtes à lettre bordeaux. À l'intérieur, parfaite scène d'administration ennuyante. Nombreux comptoirs, petits papiers roses, codes, argent. Remplissez le formulaire B-233. Signez.

Le marché a lieu tout les vendredi matin. Alignement parfait de tout petit stands de bois. Les personnes âgées s'y assoient et y vendent fruits ou légumes dans une agitation inhabituelle. Le reste du temps, les minuscules architectures dessinent sur la place un filigrane de wagons fantômes.

L'académie de Musique, semble repeinte récemment en rouge brique pimpant. Quelques étudiants y entrent ou sortent avec diverses boîtes encombrantes aux formes étranges. Ils semblent entretenir un feu dont la fumée propage par les fenêtres ouvertes un bouquet constant de notes harmonieuses.

Iris, est le bar le plus apprécié de nos habitants, lieux d'exposition de certains artistes étudiants, lumière tamisée en petites loupiotes oranges, et forte musique le soir. Véritable lieux d'entracte, on y passe, on y lit l'avenir dans les tasses de cafés, on y mélange notre fumée à celle de notre voisin.

L'ambassade de France est un vieux bâtiment qui semble abandonné. Un légende raconte que ses plans d'architecture ont été inversés avec ceux destinés à l'Egypte. Les petites mosaïques sur la façade font effectivement légèrement anachroniques. 

Le théâtre est une large construction blanche avec une façade à colonne. À l'intérieur, les sièges rouges et moelleux et l'épais rideau de scène sont fidèles à ce qu'on l'attend d'un luxe théâtral. Les habitants de Cetinje viennent-ils parfois s'y asseoir pour s'observer vivre?

J'étais arrivée depuis moins d'un mois, et déjà j'entendais en passant rue principale deux hommes s'interpeller l'un l'autre entre deux balcons, "franzuski" dit l'un des deux en me désignant. Mais comment? alors je suis déjà connue, fichée, personnifiée dans un rôle précis, je suis l'étrangère, la française dans ce décors prédéfini.

Sommes nous esclaves d'un lieu, de son histoire?
Sommes nous acteurs de théâtre ou acteurs de nos vies?
Je pense alors à l'une des oeuvres de Pierre Huygue où il introduit des rituels de vie dans un village qui vient d'être construit. Nouvelle pièce pour nouveau décors.
Je pense également au film Dogville, dont les décors orchestrent l'intrigue.
Est-ce à cause de l'exotisme de mon voyage que je repères ces similitudes théâtrales?
Ou n'ai-je pas assez de distance pour voir les pièces de théâtre qui se vivent chez moi?